#62 - Mai 2026
15mn d'inspiration entre deux Teams
L’IA comme outil d’aide à la décision électorale, l’illectronisme, l’émergence d’un “populisme IA”, un portrait du leader d’opinion, le “Netflix effect”, l’essoufflement des Millenial brands, le grand retour des marques neutres, Sanctuaires et Le diable s’habille en Prada 2 … Elles ont fait (ou pas) l’actualité de ces dernières semaines, voilà la veille des idées utiles à la communication.
Bonne lecture à tous !
Temps de lecture estimé : 15 minutes
TECH & SOCIÉTÉ
L’irruption de l’intelligence artificielle comme outil d’aide à la décision électorale
Dans une note publiée par Terra Nova, le sondeur Jean-Daniel Levy, directeur délégué de Toluna France, s’est penché sur l’utilisation de l’IA lors des dernières élections municipales.
Premier enseignement. 11% des Français disent avoir utilisé un outil d’IA générative pour s’informer durant la campagne. C’est la quatorzième et dernière source d’information citée, loin derrière les tracts, le bouche-à-oreille, la PQR ou même les affiches. Si le phénomène est encore marginal en volume, il existe une importante variable d’âge : seuls 1% des personnes les plus seniors indiquent avoir consulté l’IA, mais cette proportion croît à plus d’un jeune sur cinq (22%).
Deuxième enseignement : l’étude montre un usage émergeant de l’IA non pas uniquement pour s’informer, mais également pour affiner son choix. 16% des Français précisent avoir utilisé un outil d’intelligence artificielle pour les aider à faire leur choix lors des élections municipales. Ces 16% se répartissent en trois segments, dessinant trois fonctions de l’IA en campagne électorale : 7% ont été confortés dans leur choix initial (outil de confirmation) ; 5% ont changé d’avis (outil d’influence) ; 4% ne savaient pas quoi voter et l’IA les a aidés à décider (outil d’aide à la décision).
“L’IA a franchi le seuil de la marginalité expérimentale. Elle n’est plus réservée à quelques technophiles isolés mais commence à s’inscrire dans les pratiques politiques ordinaires d’une part identifiable de l’électorat” (Jean-Daniel Levy)
Ce qui frappe, cette fois-ci, c’est que l’usage de l’IA en politique est fortement corrélé au niveau de diplôme et à la position socioprofessionnelle. 28 % des personnes aux revenus les plus faibles s’y sont référées, contre 16% en moyenne. Autrement dit, “le recours à l’IA n’est pas l’apanage des early adopters mais aussi le fait de franges de populations qui sont structurellement les moins informées et les plus distantes à l’égard de la politique”.
L’IA est donc en passe de devenir … un leader d’opinion. Là où, hier, on demandait conseil auprès de son curé, de son barman ou de son voisin, c’est vers le chatbot que l’on se tourne désormais.
Illectronisme : en France, une personne sur trois manque de compétences numériques
Une étude menée par l’Insee met en lumière une réalité alarmante : en 2025, 34 % des personnes âgées de 16 à 74 ans n’utilisent pas Internet ou ne disposent pas des aptitudes de base, subissant de plein fouet une forme de précarité numérique.
Si ce phénomène baisse légèrement depuis 2021 (- 4 points), cette évolution tient davantage à un effet générationnel qu’à une réelle progression des usages. Au sens strict, l’illectronisme - c’est-à-dire des non-internautes ou des personnes totalement dépourvues de compétences numériques - concerne 7 % de la population à l’échelle nationale. Il touche davantage les publics plus âgés : 17 % des 60-74 ans sont concernés, un chiffre qui contraste avec les moins de 45 ans, chez qui cette réalité reste résiduelle (2 %).
Ces données s’inscrivent dans une tendance plus large. Comme le souligne l’Insee : “Le niveau de compétences numériques décroît fortement avec l’âge, mais dépend aussi du niveau de diplôme”. Ainsi, parmi les 60‑74 ans titulaires d’un diplôme inférieur ou égal au CAP‑BEP, 15 % sont en situation d’illectronisme, 47 % présentent des capacités faibles, contre respectivement 2 % et 18 % parmi les titulaires d’un bac+3 ou plus.
Dans le détail, les usages numériques restent contrastés : les outils de communication (e-mails, messageries, réseaux sociaux) sont assimilés par 85 % des 16‑74 ans. Même parmi les moins à l’aise avec le numérique, seuls 2 % ne disposent pas des notions de base dans ce domaine. À l’inverse, la protection des données personnelles (53 %) fait partie des aspects les plus problématiques : 56 % des profils les plus vulnérables n’en ont aucune maîtrise, et 26 % qu’une connaissance élémentaire.
Cette fragilité est aussi perceptible dans le ressenti : 15 % des Français déclarent être dépassés par ces évolutions et 7 % aimeraient pouvoir bénéficier d’une formation pour réaliser les tâches qu’ils souhaitent accomplir. Les plus âgés sont les premiers concernés : 38 % des 60‑74 ans ayant de faibles compétences peinent à suivre.
Enfin, l’essor de l’intelligence artificielle générative tend à accentuer cette précarité. Si 37 % des Français affirment l’avoir utilisée au cours des trois derniers mois – avec une adoption très forte chez les étudiants (85 %) – cette part s’effondre à 9 % chez les 60‑74 ans. Surtout, son usage reste fortement corrélé au niveau de maîtrise numérique : l’IA demeure l’apanage des populations déjà familières avec le digital.
À la lecture de cette enquête, nous sommes tentés de conclure que l’arbre de l’IA ne doit pas cacher la forêt de l’illectronisme. Voilà des années que la “fracture numérique” a été érigée en combat de marque par beaucoup d’acteurs ; il y a un vrai enjeu à poursuivre les efforts, et à ne pas considérer que l’ère de l’intelligence artificielle rend la notion d’illectronisme obsolète.
L’émergence d’un “populisme IA”
En janvier dernier, deux attaques ont visé le domicile de Sam Altman, patron d’OpenAI, à San Francisco, l’une à la bombe incendiaire, l’autre par balles. Un sacré avertissement, dans un pays qui a été profondément marqué par l’assassinat de Brian Thompson, le CEO de UnitedHealthcare.
Un long article publié par le New York Times estime qu’après des années passées à débattre des dangers existentiels de l’IA, c’est le risque d’un backlash politique qui pointe à l’horizon, sous la forme d’une colère populaire d’ores et déjà installée. Une colère que personne, dans la Silicon Valley, ne semble avoir anticipé - comme si l’on avait pensé pouvoir l’apprivoiser à coups de revenu universel et de promesses de guérir le cancer.
Ce qui nourrit cette colère, c’est la concentration du pouvoir aux mains de cinq entreprises, et même d’une poignée d’hommes : Sam, Dario, Elon, Mark. Tous déjà milliardaires, tous promis à une expansion exponentielle de leur influence, au moment précis où l’anti-élitisme enfle dans le reste du pays. Derrière le récit d’un avenir géré par des boîtes noires impersonnelles se cache, en réalité, le risque d’une perception de prise de contrôle de la vie économique, sociale et cognitive d’un pays par une poignée de visages identifiables.
“People outside the field are often surprised and alarmed to learn that we do not understand how our own A.I. creations work. They are right to be concerned: this lack of understanding is essentially unprecedented in the history of technology.” (Dario Amodei, PDG d’Anthropic)
Ce qui est souligné, c’est la disproportion entre, d’un côté, les investissements menés dans l’IA, et de l’autre les besoins sociaux et économiques criants. L’an dernier, les États-Unis ont investi davantage dans les infrastructures d’IA que dans la construction de logements, alors même que le pays souffre d’une pénurie de dix millions de maisons et d’une crise aiguë du coût de la vie. Ils ont bâti dix fois plus de data centers que l’Allemagne, deuxième constructeur mondial, et engagé vingt fois plus d’argent que la Chine.
Pendant ce temps, la confiance en l’IA s’effrite : désormais, plus de la moitié des Américains se disent davantage inquiets qu’enthousiastes face à l’IA. Et parmi trente pays interrogés, ce sont eux qui font le moins confiance à leur gouvernement pour en réguler les effets. Ce n’est pas tout à fait un hasard si la seule catégorie d’Américains à entrevoir l'IA avec espoir dans sa vie quotidienne est celle qui gagne plus de 200 000 dollars par an …
Ce qui démultiplie peut-être la frustration, c’est la manière dont les utilisateurs découvrent que les moteurs conversationnels, à la fin des fins, ne changent pas le monde. Ce qui changera peut-être la donne, c’est le discours porté sur l’IA, qui passerait d’un outil au service du quotidien à un outil au service du progrès.
MARQUES DANS LA CITÉ
Le leader d’opinion, ce grand inconnu
Le “leader d’opinion” est un peu aux affaires publiques ce que la/le “responsable des achats” est au marketing : une notion phare mais mal définie, au coeur des stratégies de communication. Est-elle, à son tour, en voie d’épuisement ? Bien au contraire. Dans une étude publiée récemment, Havas Paris dresse le portrait d’une figure redevenue centrale, face à une crise de l’information marquée par les fake news, les ingérences et l’intelligence artificielle. Ils seraient 2,3 millions en France, soit 3% de la population.
L’agence repart explicitement des travaux de Paul Lazarsfeld, qui en 1955, dans Personal Influence, établissait que l’influence se logeait moins dans le statut social que dans la crédibilité. Soixante-dix ans plus tard, le verdict est presque inchangé : seule la moitié des leaders d’opinion français appartient à la CSP +.
Le glissement est anthropologique autant que stratégique. Pendant deux décennies, l’industrie de la communication a confondu influence et notoriété, payant les micro-célébrités au nombre d’abonnés. Ce que documente l’étude, c’est un retour de la crédibilité. Sociologiquement, c’est une remise en cause de l’équation “élites = relais d’opinion” : en réalité, on les retrouve aux quatre coins de la société.
Ce qui les distingue du reste de la population, ce sont d’abord des comportements qui fondent cette crédibilité. Ils sont les plus informés (jusqu’à cinq heures par jour, presse papier comprise), les plus compétents (intérêts pointus pour la science, la finance, la politique), les plus convaincants (capacité de persuasion interpersonnelle assumée) et les plus sociables (réseaux étendus, en ligne comme hors ligne). L’étude les baptise “media masters” : à l’ère du déluge informationnel, l’autorité revient à ceux qui savent et qui font savoir.
À l’heure où la défiance médiatique sape les vecteurs traditionnels, les marques qui veulent peser auront moins besoin d’audience que de relais. Annonceurs, il est temps de repenser vos cibles …
“Grey is the new black” : le grand retour des marques neutres
Dans une étude Harris/Axios publiée récemment, menée auprès de plus de 18 000 Américains, on découvre que les marques préférées des Américains sont désormais perçues comme politiquement neutres, et davantage associées au bien-être et à l’optimisme. Un renversement complet par rapport à ces dix dernières années, où les entreprises les mieux notées étaient souvent celles affichant des valeurs corporate affirmées, quitte à être clivantes.
"To be in the center is actually really hot and really appealing. With all of the economic concerns, concerns of AI, that weight Americans are carrying, grey is the new black. This basket of companies are a counterweight to all of America's anxiety.”
(John Gerzema, CEO of Harris)
De fait, les chiffres confirment le mouvement : l’écart de perception entre Républicains et Démocrates sur les dix marques les mieux notées est tombé à 2,3 points, contre 2,55 un an plus tôt. Autrement dit, la polarisation de la perception des marques se réduit.
Ce qui est frappant, c’est le profil des marques les plus populaires. Chewy, numéro un cette année, dépasse son statut de vendeur d’accessoires pour animaux pour incarner un lien émotionnel et une forme de soutien. Athletic Brewing mise sur la bière sans alcool, Alo Yoga sur le wellness. Le dénominateur commun : du réconfort, de l’optimisme, et surtout aucune prise de position politique.
Le message sonne comme un retour de balancier après des années de purpose et d’engagement affiché. Dans une société fracturée, anxieuse, saturée de prises de position, la valeur refuge n’est sans doute plus la marque qui prend parti, mais celle qui assume la neutralité.
Et si la neutrality était le nouveau purpose, à savoir le nouveau territoire d’engagement, la nouvelle promesse des marques dans leur façon d’envisager leur rôle dans la cité ?
Allbirds, Glossier, Casper … l’essoufflement des Millenial brands
Dans un article publié par The Economist, on découvre que plusieurs grandes marques prisées par les Millenials, qui pesaient encore, il y a peu, plusieurs milliards de dollars en valorisation, sont en grande difficulté.
Le cas Allbirds est emblématique. Depuis son pic de novembre 2021, la valorisation boursière de cette marque de sneakers en laine, icône de la Silicon Valley du milieu des années 2010, a fondu de 99%. Le 15 avril dernier, Allbirds a annoncé sa reconversion en fournisseur d'infrastructure IA sous le nom NewBird AI. Le cours de bourse a brièvement bondi de 800 %. Tout un symbole …
On retrouve des difficultés similaires chez d’autres marques emblématiques. Casper a été retiré de la cote en novembre 2021 après avoir perdu 70 % de sa valeur depuis son introduction ; Glossier aurait cherché à se vendre sans trouver preneur ; Unilever a cédé Dollar Shave Club à une société de capital-investissement à une valorisation nettement inférieure de son prix d’achat.
Toutes ces marques ont été construites sur deux paris. Le premier : que les produits nécessitant traditionnellement une expérience physique avant achat pouvaient être vendus en ligne, sans réseau de boutiques coûteux. Le second : que la maîtrise des réseaux sociaux permettrait de se passer des campagnes publicitaires traditionnelles. On se souvient que Glossier emballait ses produits dans du papier bulle coloré pour déclencher des vidéos “unboxing” sur Instagram - de la publicité gratuite, à grande échelle.
Le modèle a fonctionné … le temps que durent les conditions idéales qui le rendaient possible : taux d’intérêt bas, coût d’acquisition client dérisoire sur les plateformes sociales… Pour reprendre la formule de Daniel Corsten, professeur à IE Business School, cette situation de “free lunch” a pris fin.
Entre 2023 et 2025, le coût d’acquisition d’un nouveau client en ligne a augmenté de 40 à 60 %, du fait de la saturation de la publicité en ligne.
Par ailleurs, la concurrence s’est durcie sur deux fronts simultanément. Les grandes marques établies ont appris à jouer sur le même terrain digital, tandis qu’une nouvelle génération de challengers, portée par des célébrités et leurs communautés, a pris la place, comme Rhode, la marque de gloss de Hailey Bieber, lancée en 2022.
Le retournement est complet. Ces marques qui s’étaient construites en bousculant les acteurs installés doivent désormais apprendre d’eux la seule chose qu’elles n’avaient jamais eu à faire : retenir les clients qu’elles avaient conquis.
ACTUALITÉS MÉDIA
Le “Netflix Effect”
Il y a dix ans, l'offre de divertissement Netflix est passé d’un déploiement de 60 à 190 pays en un seul jour. Un article de Satellifacts, quotidien consacré à l’actualité de l’audiovisuel et du cinéma, s’est penché sur le lancement d’une campagne internationale autour du “Netflix Effect”, un terme maison pour désigner l'ensemble des retombées économiques, culturelles et sociales générées par ses productions à travers le monde.
Les chiffres sont spectaculaires : 135 milliards de dollars investis dans la création, 325 milliards de répercussions économiques au niveau mondial, 425 000 emplois directs, des productions originales dans plus de 50 pays.
S’agissant de la France, entre 2021 et 2024 Netflix a injecté plus d’un milliard d’euros dans la création locale, générant 2 milliards d’euros de retombées économiques pour le secteur de la création et plus de 25 000 emplois, fait valoir la plateforme. À titre d’exemple, la série Lupin a eu un impact direct de 90 millions d’euros injectés dans l’économie française.
Mais ce qui est intéressant dans cette opération de communication, c’est moins les chiffres de retombées économiques, plutôt attendus, que le registre sociétal dans lequel Netflix choisit de les inscrire.
“Au cours de la dernière décennie, les séries et films Netflix ont régulièrement influencé ce que les gens lisent, achètent, écoutent, mangent, portent et pratiquent comme loisirs”, observe Ted Sarandos, le directeur général de Netflix.
En creux, la plateforme a conquis un statut d’ infrastructure. Opportunément, elle parle d’effet dans le tourisme, la mode, la musique, le débat public. Quand 38 % des touristes déclarent venir à Paris grâce à une série comme Emily in Paris, les retombées se mesurent aussi dans les hôtels, restaurants et commerces. Dans le sillage de la sortie d’Arcane, la chanson de Pomme et Stromae bat le record mondial d’écoutes en 24 heures pour un titre francophone (5,9 millions de streams). La série Grégory, quant à elle, a relancé un débat judiciaire vieux de quarante ans.
In fine, le “Netflix Effect” est sans doute la meilleure démonstration de ce que peut produire un contenu quand il atteint une masse critique suffisante : des comportements d’achat, des flux touristiques, des débats de société. Surtout, on redécouvre la puissance d’une campagne corporate : Netflix a manifestement compris la nécessité de mettre en perspective la réussite de leurs blockbusters …
Audiences générées par ChatGPT : le pluralisme des médias en danger
Dans une étude publiée par La Revue des médias de l’INA, les chercheurs Nikos Smyrnaios et Olivier Koch ont mesuré pour la première fois, à grande échelle, la redistribution du trafic sortant de ChatGPT et de six autres chatbots vers les sites d’information. Ils dressent une cartographie inédite de la façon dont l’IA conversationnelle oriente l’audience vers les médias. Un constat domine : les accords passés avec OpenAI changent tout.
Les chiffres sont spectaculaires. En 2025, ChatGPT a envoyé 9,9 millions de visites vers des sites d’information depuis la France. À lui seul, Le Monde en a capté 2,56 millions, soit 25,9 % du total - plus d’un clic sur quatre. ChatGPT représente désormais près de 11 % de son trafic referral, dix fois plus que ses concurrents. Le Guardian arrive deuxième avec 6,2 %. À eux deux, Le Monde et The Guardian absorbent plus d’un tiers des clics envoyés par ChatGPT vers les médias. Le point commun de ces grands gagnants : ils ont signé tôt un partenariat avec OpenAI. Le Monde fut le premier média français à le faire, en mars 2024.
À l’inverse, certains acteurs du paysage médiatique national sont relégués à l’arrière-plan. C’est particulièrement criant pour l’audiovisuel public français (France Info, France Télévisions, France 24, Ici, Public Sénat, TV5 Monde, etc.) qui, malgré ses dix domaines identifiés, ne capte que 2,9 % trafic, soit moins que le Guardian seul.
L’étude révèle aussi que chaque plateforme a sa propre empreinte éditoriale. Perplexity est la plus francophone, avec 75 % de médias français. Mistral renvoie six fois plus vers l’audiovisuel public que ChatGPT. Claude se distingue par un fort recours aux pure players français (Mediapart, Reporterre, Blast, Konbini), à hauteur de 20 % de son trafic. Gemini et DeepSeek sont les plus internationaux. Autrement dit, le chatbot que l’on consulte détermine, en partie, le paysage médiatique auquel on est exposé.
“Si les chatbots deviennent un point d’accès courant à l’information, la question du pluralisme se posera” (La Revue des Médias)
Ce qui se joue ici dépasse la question de l’audience. Comme les agrégateurs avant eux, les chatbots deviennent des “infomédiaires” : ils sélectionnent, hiérarchisent, décident de la découvrabilité des médias. Sauf qu’ici, la visibilité ne dépend plus seulement d’un algorithme, mais d’accords commerciaux confidentiels. Le risque, pointé par les chercheurs, est limpide : une concentration accrue au profit des grands groupes déjà dominants, et la marginalisation des voix critiques, des médias locaux, de l’audiovisuel public.
Le sport à l’ère de la médiamorphose
En 2025, le sport ne pesait que 2 % de l’offre de programmes en télévision, mais affichait un indice d’attractivité de 314, trois fois supérieur à la moyenne. C’est l’un des enseignements de l’étude réalisée par Havas Media, “Le sport à l’ère de la médiamorphose”. Dans un paysage où l’audience télévisuelle se fragmente et où chaque contenu se dispute des attentions de plus en plus diluées, le sport reste l’un des derniers formats capables de rassembler des millions de personnes au même moment. Bientôt, peut-être, le seul.
Ce qui frappe, c’est que la tendance ne faiblit pas. Les JO d’hiver de Milan-Cortina ont réuni 55,3 millions de téléspectateurs début 2026, soit 87,7 % des Français ; le Tournoi des Six Nations, 42,6 millions (67,6 %). Et les projections grimpent partout : Roland-Garros passerait de 41,4 millions de couverture en 2023 à 48 en 2026, le Tour de France de 44,2 à 48,2, son pendant féminin de 22,4 à 27,4. Là où l’on annonçait l’effritement des grandes messes, les courbes repartent à la hausse. Chez les 15-24 ans, le sport agit comme un formidable amortisseur de la baisse de la consommation TV.
Pour les marques, le signal est clair : le sport n’est plus seulement un réservoir de reach, c’est le dernier contexte où l’on peut encore parler à une foule réunie, attentive (le sport est le 2ᵉ contenu le plus générateur d’attention, à 87 %) et émotionnellement disponible. Dans une économie de l’attention qui s’effiloche, c’est une rareté, et la rareté, on le sait, nourrit la désirabilité. Une statistique : 74% des amateurs de tennis apprécient l’engagement des marques dans le tennis. Le sport ouvre l’une des très nombreuses possibilités de prises de parole.
Reste une interrogation de fond : ce succès du sport à la télévision se situe-t-il dans le sillage des JO de Paris 2024, ou est-il le révélateur du réveil d’un patriotisme plus large ? Ce qui est certain, c’est que le sport est l’un des rares territoires où l’appartenance nationale s’exprime encore sans gêne ni arrière-pensée.
CHAPEAU L’ARTISTE
McCain - The Dad Joke Effect
Dans sa dernière campagne diffusée au Royaume-Uni, McCain met en scène des pères et leurs fils en train de partager des "dad jokes" : des blagues idiotes, des grimaces, des moments de complicité. Le tout, autour de frites surgelées.
L’insight derrière la campagne, développée en partenariat avec l’association Beyond Equality, est précis. Entre 7 et 11 ans, les garçons commencent à re-façonner leur expression émotionnelle, influencés par les hommes plus âgés, les médias et leurs pairs. Le lien ludique avec le père s’effrite avant même que survienne l’adolescence. Les chiffres révélés par l’étude conjointe sont éloquents : 55 % des pères de garçons de 7-11 ans se sentent sous pression pour élever leur fils selon les stéréotypes masculins traditionnels. 63 % redoutent que leur fils s’éloigne à l’adolescence. 54 % aimeraient une relation plus profonde avec lui mais ne savent pas par où commencer. Dans un contexte post-Adolescence (la série Netflix qui a traumatisé une bonne partie des parents), le sujet n’est pas anodin.
Comme l’a fort bien vu Jean Allary (Notre Lien Quotidien), la marque s'attaque à un terrain encore inexploré par la publicité : la nouvelle paternité. C’est ce qui rend cette campagne intéressante. Les millennials sont la première génération à s'investir massivement dans l'éducation de leurs enfants, et cette transformation reste largement absente de la communication des marques. Qui parle à ces pères ? Qui valorise leurs tâtonnements, leurs maladresses, leurs envies de faire autrement que leurs propres pères ? McCain a vu la place vacante et y a posé sa marque, en associant l'humour à la transmission affective.
Doctolib - Ecoutez au-delà des mots
À l'heure où le débat sur l'IA oscille entre fascination et inquiétude, la dernière campagne Doctolib propose une troisième voie : montrer ce que l'IA peut faire de simple, d'utile, et de profondément humain. La plateforme valorise son assistant de consultation, qui restranscrit automatiquement les échanges entre le médecin et son patient. Conséquence directe : le praticien peut lâcher son clavier et regarder la personne en face de lui.
La marque choisit délibérément de positionner sa technologie là où on ne l’attend pas : du côté de la présence. En parlant de l’IA comme un outil de réhumanisation, Doctolib prend le contre-pied des représentations traditionnelles. Peut-être que la meilleure démonstration de la valeur de l’IA, c’est ce qu’elle libère, pas ce qu’elle produit.
Malin !
BRÈVES
Transition. Le nombre de véhicules thermiques vendus dans le monde est en baisse quasi continue depuis 2017 (- 25 %). L’an dernier, les véhicules électriques ont représenté 25 % du total des véhicules vendus dans le monde. En Chine, les ventes de véhicules électriques ont, pour la première fois, dépassé celles des véhicules thermiques en 2025. Les ventes de ces derniers ont chuté de 50 % depuis leur pic en 2017 (Grand Continent).
IA conversationnelle. D’après une grande enquête Ipsos BVA pour le Groupe VYV, 66% des jeunes Français de 11 à 25 ans considèrent l’IA comme un conseiller de vie, 61% comme un confident, 54% comme un ami et 46% comme un psy. Mais un jeune sur trois ayant utilisé une IA pour des sujets personnels déclare s’être déjà senti mal à l’aise à cause d’un conseil reçu.
Séparations. Dans une étude réalisée pour l'association Familya, les économistes Julien Darmon et Marc de Basquiat ont calculé que l’impact moyen d’une séparation est, pour les finances publiques, d’environ 4 200 euros : c’est qu’une séparation entraîne, en moyenne, une augmentation des prestations sociales (RSA, allocations logement, prestations familiales, etc). Avec près de 425 000 séparations par an, l'impact annuel des séparations s’élève donc à 1,8 milliard d'euros (Les Echos).
Langage. D’après une étude publiée par l’Association for Psychological Science, le nombre moyen de mots que nous prononçons chaque jour s'est réduit d'un quart (28%) entre 2005 et 2019, passant de 16 600 à 11 900 mots. Cette baisse est documentée au travers de l’enregistrement quotidien de près de 2 000 Américains (Wall Street Journal).
DERNIÈRES PARUTIONS
Un essai : Sanctuaires, Abel Quentin (Éditions de l’Observatoire)
Livre après livre, Abel Quentin semble abandonner la position du romancier cynique pour celle du moraliste inquiet. Après la radicalisation (Sœur), le wokisme (Le Voyant d’Étampes), l’écologie (Cabane), c’est l’IA générative qui sert de matière à l’essai Sanctuaires.
Ce “petit manuel de résistance à l’invasion de l’intelligence artificielle générative”, comme l’auteur le décrit lui-même, pose le constat suivant : “l’homme augmenté est un homme diminué en devenir”. Pour lui, l’entrée par effraction de l’IA dans le travail, l’art, la création, le savoir, l’éducation ou l’économie signerait la fin d’une certaine idée de l’humanité. Si l’homme peut survivre à l’IA, il est moins certain que notre humanité, le plaisir de faire, nos imperfections … y survivent intacte. L’IA comme vaste entreprise de pasteurisation de ce qui fait la vie, en somme.
Le technofataliste (“l’IA est là, nous n’avons pas d’autre choix que de faire avec”) serait ainsi comparable à un drogué qui, même persuadé de maîtriser sa consommation, hypothèque son avenir et celui de la société contre une gratification individuelle immédiate. Cette tarte aux quetsches dont vous êtes si fier valait-elle le coût énergétique, hydrique et social du prompt nécessaire à sa réalisation ?
Dès lors, l’auteur avance une solution : se bâtir des “sanctuaires”, pensés comme des “No IA Zones” où l’on installerait des sortes de salles de shoot technologiques dans lesquelles nous ne pourrions recourir à l’IA qu’en cas de besoin impérieux.
Si tout cela peut paraître un peu utopique, maladroit, voire naïf, Sanctuaires résonne néanmoins avec une petite musique qui monte depuis plusieurs années : le “go analog”. Un mouvement que l’on observe concrètement dans le retour en grâce des expériences physiques, la hype des Discman, la folie autour des écouteurs filaires ou encore les différents “luddite clubs”.
Espérons, plus égoïstement, que cette matière ne soit qu’un travail préparatoire à quelque chose d’aussi réjouissant qu’un nouveau roman à la manière d’Abel Quentin.
Un film : Le diable s’habille en Prada 2 (David Frankel)
Vingt ans après, on avait des raisons d’être sceptiques. Une suite tardive à un film culte, avec la même équipe au complet, c’est généralement la promesse d’une déception nostalgique. Le parti est pourtant tenu : Le diable s’habille en Prada 2 s’impose comme un grand succès au box-office, pulvérisant les records pour une comédie (600 millions de recettes mondiales, plus d’un million d’entrées en France en une semaine).
La vraie réussite du film est sociologique. Là où le premier opus de 2006 racontait l’initiation d’une jeune femme dans un monde de prestige inaccessible, le second filme ce même monde en plein effondrement. Runway, le magazine tout-puissant, est devenu une coquille en déclin, dépendant des pièges à clics et des formats courts pour conserver ses revenus publicitaires.
Le cœur du film, c’est donc le choc de deux mondes. D’un côté, la mode comme création d’exception, autorité incarnée, hiérarchie du goût. De l’autre, l’ère du filtre Instagram, du luxe rendu accessible et donc dévalué, du sac à 3 000 euros comme signe d’appartenance sans valeur. C’est aussi le récit du basculement d’un ancien monde, celui de l’autorité culturelle verticale, vers un nouveau, horizontal, algorithmique, où la pertinence se mesure en clics.
Miranda Priestly (Meryl Streep), jadis souveraine absolue, est une figure du passé qui regarde son pouvoir se dissoudre. Sous ses traits de comédie, le film a tout d’une tragédie sociale. En tout cas, c’est sans doute le film qui parle le plus de la crise des médias …
À voir !
Un podcast : Pétrole : vers une crise sans précédent ? (Sismique)
La crise dans le détroit d’Ormuz nous rappelle que le pétrole est le sang noir de l’économie-monde depuis au moins 150 ans.
Cet épisode de Sismique interroge longuement Mathieu Auzanneau, ex directeur du Shift Project. On y apprend comment le pétrole, cette énergie fossile aux rendements exceptionnels, est aussi la plus facile à extraire, facile à transporter, facile à stocker, facile à transformer. C’est pourquoi elle a écrasé toutes les alternatives pour devenir la plus grosse industrie au monde, au point d’en décider plusieurs fois du destin.
À chaque pic de production, un basculement géopolitique. Hitler envahit la Russie pour atteindre Bakou ; le Japon attaque Pearl Harbor pour sécuriser le pétrole indonésien ; le peak oil américain de 1971 ouvre la décennie des chocs pétroliers ; le pic mondial de 2008 précipite subprimes, émeutes de la faim et printemps arabes. À chaque fois aussi, la hausse des prix finance la frontière suivante - mer du Nord dans les années 1980, schiste dans les années 2010.
Reste une interrogation de fond, qui prolonge l’épisode bien au-delà de la crise du détroit d’Ormuz : quelles énergies des années 2030 sont en train de naître des hausses d’aujourd’hui ?
A écouter !
C’est tout pour aujourd’hui ! Rendez-vous le mois prochain pour un nouveau numéro de la CORTEX NEWSLETTER.
En attendant, n’hésitez pas à vous abonner pour recevoir les prochains numéros directement dans votre boite mail.


















merci